Suite au décès de Claude Lévi-Strauss le 30 octobre dernier, je lisais ce matin un article du Monde qui retraçait la carrière ou plutôt la vie passionnante de cet homme.
Le journal donnait une retranscription d'une interview accordée en 1972 par Claude Lévi-Strauss à l'ORTF et plus particulièrement de la réponse qu'il avait faite à la question "Comment voyez-vous l'avenir au sens le plus général ?".
La réponse est si saisissante, l'approche si visionnaire que je ne résiste pas au plaisir de vous la retranscrire à mon tour :
«Je ne peux pas dire que je me sens particulièrement à mon aise dans le siècle où le hasard m’a fait naître et que la manière dont il évolue ne me donne pas à penser que, sinon moi-même, mais mes descendants s’y sentiront davantage à leur aise que moi. (…) J’ai le sentiment d’un monde qui tend à devenir surpeuplé, là même où il ne l’est pas encore ailleurs, parce que la densité même de la population se trouve démultipliée par l’accélération des moyens physiques de communication et des moyens intellectuels de ommunication. Enfin, nous avons tendance à devenir de plus en plus des consommateurs, et des consommateurs boulimiques, des richesses qui nous entourent, qu’il s’agisse des richesses concrètes de l’univers et que nous détruisons en les consommant, ou des richesses intellectuelles que nous absorbons avec une intensité, une rapidité beaucoup plus grandes que nous ne parvenons à les renouveler.
«Enfin, il nous faut toujours un musée imaginaire, et le fait que l’expression soit née de notre temps est significatif ; qu’il nous faille à chaque seconde avoir à notre disposition tout le capital intellectuel que l’humanité s’est trouvée avoir produit dans toute son étendue depuis son origine, et que cela nous suffise à peine pour nos besoins, me semble inquiétant pour un avenir qui, enfin, dans la perspective où je me place, exigerait bien davantage cet équilibre entre, disons, la communication et la non-communication, qui a été le caractère des grandes époques créatrices.
«Nous nous posons constamment le problème d’établir de meilleures communications entre les hommes. Peut-être aussi une certaine surdité est-elle féconde du point de vue de la création véritable… Les grandes époques ont été celles où les hommes communiquaient suffisamment pour pouvoir se féconder réciproquement et où, en même temps, la communication se trouvait freinée et ralentie de manière assez substantielle pour qu’ils puissent tirer pleinement profit des avantages de la communication proprement dite. Enfin, disons, un monde où des Descartes, des Leibniz pouvaient communiquer entre eux, bien sûr, mais où les lettres mettaient plusieurs semaines à parvenir, était un monde peut-être mieux équilibré que celui où nous vivons aujourd’hui.»
Bleuwenn

Commentaires